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14/06/2017

Le lectorat en ligne, nouveau garant de la déontologie de l’information ?

L’annonce fin mai par Arthur Sulzberger Jr, directeur de la publication au sein du très influent New York Times (NYT), de la suppression du poste de médiateur a suscité surprise et interrogations outre-Atlantique et les raisons avancées viennent nourrir en France le débat déjà très animé sur la déontologie de l’information.

L’avènement d’une logique de co-production

Un médiateur au sein d’une rédaction tient un rôle d’ambassadeur du grand public, sa principale mission consistant à challenger les pratiques journalistiques. Un lecteur qui ne serait pas satisfait du traitement de l’information ou qui douterait des méthodes employées peut ainsi s’adresser au médiateur afin que ce dernier confronte le ressenti du lectorat avec les procédés et choix éditoriaux de la rédaction. En France, peu de rédactions en sont dotées ; c’est par exemple le cas du Monde, qui donne régulièrement la parole à son médiateur pour répondre à des critiques du lectorat.

L’annonce du NYT intervient dans un contexte très particulier puisque le journal a annoncé un peu plus tôt dans l’année le lancement d'un plan de départs volontaires visant à réduire les effectifs en édition - département chargé de déterminer les sujets à traiter et de la relecture/correction des articles rédigés - pour augmenter ceux en production, département chargé de l’écriture des articles. Cette démarche traduit une volonté du quotidien américain de passer à la vitesse supérieure concernant la quantité de contenu produite et reflète également les difficultés économiques et organisationnelles auxquelles les quotidiens se trouvent confrontés : face à des impératifs de production continue de l’information, les rédactions doivent s’adapter et envisager de nouvelles manières de fonctionner.

Le directeur de la publication du NYT a justifié la décision de supprimer le poste de médiateur en affirmant que l’audience digitale du quotidien fait office de garde-fou et que les nombreux followers – 38 millions sur Twitter et 14 millions sur Facebook – et lecteurs numériques ne peuvent être que plus vigilants et efficaces qu’une personne seule. Il a également annoncé la création en parallèle d’un Reader Center, une équipe chargée de recueillir et de traiter les suggestions de sujets provenant du grand public. Ces décisions semblent confirmer un basculement dans les stratégies digitales des quotidiens d’une attitude passive vers une attitude active.

Jusqu’alors en effet, nombre de rédactions s’appuyaient principalement sur du tracking traditionnel, par exemple grâce à Google Analytics. Ces outils leur permettent d’identifier les sujets qui intéressent le plus leur audience numérique mais également le timing idéal pour pousser tel ou tel contenu : elles ont ainsi progressivement pu affiner leur connaissance du lectorat numérique ainsi que leur méthode de diffusion de contenu. Aujourd’hui, les sites d’information en ligne vont au-delà de l’observation des usages et habitudes du lectorat et s’appuient de plus en plus sur de l’user-generated content, à l’instar du Monde, du Figaro ou encore de Libération. Pour cela, les rédactions ont notamment recours à des dispositifs live au cours desquels elles répondent à des questions posées par les internautes concernant un sujet précis déterminé à l’avance avant de pousser en une de leur site des articles dont le contenu est agrégé à partir des questions/réponses.

La déontologie de l’information en ligne, un enjeu plus critique que jamais

            Au-delà d’un basculement de stratégie d’acquisition d’audience, la prise à témoin de l’audience numérique comme garant du bon fonctionnement d’une rédaction interpelle. A part le médiateur, qui est garant aujourd’hui d’un traitement équitable et déontologique de l’information dans la presse ? En France, l’Observatoire de la Déontologie de l’Information, une association composée de médias plus ou moins influents, publie chaque année un rapport annuel qui balaie les différentes problématiques déontologiques auxquelles les acteurs des médias ont été confrontés durant l’année, les membres apportant un regard critique sur les choix faits par leurs confrères… et eux-mêmes.

Aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux et la concurrence accrue entre les sites d’information en ligne, les journalistes se trouvent souvent pris entre souci de rapidité et exigence de véracité. Julia Cagé, Marie-Luce Viaud et Nicolas Hervé estiment ainsi dans L’information à tout prix que 64% du contenu d’information publié en ligne est du pur copié-collé et qu’un événement sur quatre se propage en moins de 4 minutes sur les réseaux sociaux. Les deux statistiques sont loin d’être indépendantes : dans un contexte où l’avantage concurrentiel se mesure de plus en plus en secondes, comment exiger la production systématiquement originale d’un article de 2000 mots ?

En définitive, cette course au clic, qui n’incite pas à la production originale, participe donc de la perte de valeur commerciale de l’information. Et si les logiques de co-production semblent pouvoir offrir un répit à certaines rédactions en leur fournissant la garantie d’une audience attentive, confier le choix des sujets, une partie de la production du contenu et le rôle de garant de la déontologie au grand public sont autant de décisions qui ne doivent pas être considérées à la légère.

Sources :

http://www.niemanlab.org/2017/05/the-new-york-times-is-eliminating-the-position-of-public-editor-heres-the-sulzberger-memo/

http://www.inaglobal.fr/numerique/article/64-de-ce-qui-est-publie-en-ligne-est-du-copie-colle-pur-et-simple-9592

https://presse.ina.fr/a-decouvrirlinformation-a-tout-prix-de-julia-cage-nicolas-herve-et-marie-luce-viaud-ina-editions-2017/

http://mediateur.blog.lemonde.fr/

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