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04/04/2017

Génération Mobilité 8 : Le Léviathan qu’on abat

Cet article a permis à son auteur Pierre FRIZON DE LAMOTTE DE REGES, Télécom Ecole de Management, de remporter le 1er prix (2000€) lors du concours étudiant Génération mobilité 8 sur la confiance numérique, organisé par Sia Partners, Orange et JobTeaser.com.

 

En comparant l’État au monstre biblique du Léviathan (1651), Hobbes y voit le remède à l’égoïsme de la nature humaine. Grâce au monopole de la violence légitime, l’État se place comme l’autorité garante du contrat social. Il oblige alors chacun à l’exécution d’une partie de la « convention » fixée.

Dans les sociétés développées, l’éloignement des acteurs et la complexification des marchés accroit le besoin d’un référent. En même temps, l’essor du numérique redéfinit le lien social : rôle accru de la relation interpersonnelle, individualisation du service, proximité. Ces nouveaux comportements sont autant d’opportunités à saisir pour les GAFA qui, à travers le perfectionnement de leurs algorithmes, sont les mieux armés pour satisfaire les utilisateurs. Pour autant, elles opposent à l’Etat de droit l’idéologie Californienne caractérisée par le hacking, le refus de la fiscalité, des normes établies. Dans un contexte de captation des utilisateurs par ces plateformes numériques, peut-on envisager un glissement du lien de confiance au détriment de l’Etat ?

Confiance et marché des données : un usage qui vaut consentement

Aujourd’hui, la société des calculs se structure autour du marché des données : en amont l’offre de datas se développe via le perfectionnement des algorithmes (les outils de prédiction comme les cookies tiers pistant l’utilisateur), l’accessibilité des données avec l’Open Data, et la multiplication des supports de collecte - Internet of Things - qui immisce la technologie dans notre quotidien. Elle rencontre en aval une demande de données monnayables, dites de data blocks, agrégées autour de places de marchés opaques. Ces données n’existent que parce qu’il y a des traces, donc par essence un utilisateur qui accepte qu’on le piste. L’économie nous apprend que la confiance précède la coopération, et non l’inverse : un excès de confiance des opérateurs sur les marchés financiers entraine la formation d’une bulle spéculative aboutissant à une crise. La Russel Sage Foundation et Simmel, tour à tour, peaufinent le concept de confiance : « le contraire de la confiance n’est pas la défiance ni la méfiance mais l’absence de confiance » et « l’acte de confiance se base plus sur la foi que sur l’addition ». Ces précisions nous éclairent : en consentant à l’usage du numérique, l’utilisateur prendrait un risque irrationnel. Les Conditions Générales d’Utilisation, peu lues mais approuvées, actent l’appropriation de nos données par des tiers aux intentions mal renseignées. Le contrat social 2.0 se caractérise donc par le reflux de la confiance éclairée.

Créer des communautés pour redéfinir l’autorité

On sait comment les entreprises obtiennent cet accord : le traitement des données par les algorithmes leurs font comprendre, anticiper, voir façonner le comportement de l’internaute afin qu’il se croit libre car « ignorant les causes qui le font agir ». Le marché des données entre en résonnance avec la montée de l’individualisme. Ainsi, l’algorithme nous singularise et crée une relation routinière, conditions fondamentales au maintien du lien social. En promouvant de facto la confiance interpersonnelle (économie collaborative), il génère des groupements hétérogènes unis autour d’enjeux spécifiques. Cette segmentation rend obsolète les ensembles construits par les autorités traditionnelles (PCS, classes sociales) qui sont vécus comme des carcans hérités et non choisis. De plus l’abolition des frontières spatiotemporelles réduit la pertinence de ces stratifications. Cette révolution statistique opère une mutation de taille : l’irruption de ces communautés dans le monde réel se multiplie, renouvelant les formes d’actions collectives et lien de confiance institutionnel. Les hôtes Airbnb, les chauffeurs UBER ou les libraires Amazon transgressent les structures établies par le biais de plateformes numériques. Le cadre du contrat social glisse alors du référent Étatique vers les standards des GAFA (détenteurs des algorithmes) qui, désormais impliqués dans l’action de service public, veulent influer sur les collectivités.  

Refondons l’Etat !   

L’Etat semble démuni face aux algorithmes, son déclin dans la participation au processus d’échange est donc réel. Il doit donc se moderniser ou risquer une cannibalisation induite par la logique d’innovation-destructrice. Cette réorganisation, reprise par le schéma, a trois objectifs :

  • Garantir la formation de structures sociales protectrices. L’utilisateur pourra visualiser et monétiser les données constituées par son patrimoine numérique. La sousveillance, c’est-à-dire la surveillance par le bas, sera généralisée
  • Créer un écosystème ouvert propice à l’innovation. Des services, publics et privés, à haute valeur ajoutée seront proposés.
  • Marginaliser l’importance des GAFA dans la gestion des services publics. Le but est de faire innover les structures traditionnelles (syndicats, groupes publics)

Ce contrepoids est nécessaire : utiliser les services des GAFA engendre le risque de se retrouver démuni face à une « boite noire » de données impénétrables. S’ils offrent le confort de l’usage, ils ne sauraient garantir deux règles du lien de confiance : la transparence et l’accès à l’information. Étant mue par l’intérêt général (et non les gains de productivité), l’État est l’autorité apte à court-circuiter les réseaux tentant de s’affranchir des règles de la collectivité. Il est également garant des solidarités verticales – riches/pauvres - aujourd’hui menacées par l’individualisme. Soutenir son évolution n’est donc pas renier la modernité mais répondre à l’enjeu du sens donné au « bien commun ». L’Etat, Léviathan d’hier, s’est aujourd’hui fait chêne. Un vieil arbre sage mais déclinant, dont la survie dépend de nos usages. Son soutien suppose de voir l’intérêt général autrement que par la somme des intérêts privés. Mais dans la société des calculs, sommes-nous seulement capables de transgresser l’addition ?

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