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08/06/2016

La tentation du transhumanisme dans nos sociétés hyper modernes

Cet article a permis à son auteur Adrien LEVAVASSEUR, Telecom Ecole de Management, de remporter l'un des 5 Prix de Publication lors du concours étudiant Génération mobilité 7 sur l'intelligence artificielle, organisé par Sia Partners, Orange et JobTeaser.com.

Aujourd'hui, avec l'essor de l'Internet of Things A, de la robotisation et surtout de l'intelligence artificielle, ce qui apparaissait hier comme relevant de la science-fiction est en passe de devenir réalité : un être humain amélioré, plus intelligent, repoussant les limites de la mort. Ainsi, si le progrès scientifique a permis d'améliorer la santé et le bien-être humain, va-t-on vers un futur où l'homme , en quête d'absolu, s'élève au-dessus de sa propre condition ? Quel sens prend alors le terme d'"humanité augmentée" ?   

La fragilité de l’homme hypermoderne

Notre époque contemporaine se caractérise par un rétrécissement du temps et de l’espace combiné à une inflation de la sphère économique dans tous les domaines de notre société : on se déplace plus vite, plus loin et il en va de même pour le marché1. Dans cet environnement, l’homme hypermoderne est à l’image de son temps : il veut consommer toujours plus et toujours plus vite, il n’impose pas de barrière à son désir de jouissance individuel et s’enorgueillit d’être plus libre que ses aïeux. Fier de son indépendance qu’il considère comme totale, il s’imagine à la dernière marche de la pyramide de MaslowB et se met en quête d’accomplissement personnel (pour le plus grand profit des éditeurs de livre de développement personnel et des coachs spécialisés). Tel est le constat, du moins en apparence, car intérieurement il est en permanente tension et doute de lui-même. Confronté à des choix multiples, à des désirs qu’il ne peut satisfaire, il est confronté à ses propres limites. Pire encore, sa liberté dont il est si fier est écrasée sous le poids des injonctions d’efficacité et de rentabilité imposées par une économie voulue toujours plus en croissance. Ainsi, l’homme hypermoderne voit dans la technologie un moyen efficace pour satisfaire les exigences de son époque. Conscient des limites de son propre corps et de son intelligence, il mise sur les nouvelles technologies pour les dépasser et vise même à terme à  devenir immortel et tout puissant. Mais n’est-ce pas une autre façon de tomber dans le piège originel tendu à l’orgueil de l’homme dans le jardin d’Eden : « vous serez comme Dieu » ?2

Des technologies toujours plus intrusives

Grâce à la robotisation et à l’intelligence artificielle, la proximité entre l’homme et la machine est de plus en plus grande. Dans un futur proche, nous allons vivre avec une multitude d’objets connectés qui communiqueront non seulement entre eux mais aussi avec nous-mêmes. Déjà, les smartphones, montres connectées et vêtements connectés partagent l’intimité de notre corps. Bientôt, ces objets connectés pourront faire partie intégrante de notre corps sous forme d’implants. De nouvelles habitudes naîtront du « Quantified Self »C et des milliers de données seront récoltées au sein de notre organisme à des fins de prévention, de détection et de soins : dès aujourd’hui il est possible de faire analyser son ADN auprès d’Easydna pour savoir si nous avons une quelconque prédisposition génétique. Des organes artificiels permettent déjà de sauver des vies et nous ne pouvons qu’être optimistes quant aux récents exploits de la société Carmat et de son cœur artificiel. La convergence des NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) est réelle et prend une ampleur significative du fait des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) qui dirigent leurs investissements vers ces secteurs prometteurs aussi bien pour la santé humaine que financièrement. A ce propos, Google a consacré 36% de ses investissements dans la santé en 20142, ce qui montre à quel point les enjeux sont importants. Cependant, si l’accomplissement de l’idéal transhumaniste reste encore dans le domaine de la science-fiction –  Tron, RoboCop, Matrix, Terminator, Iron Man et Avatar en sont des exemples – il semble que ce futur est envisageable dans un horizon temporel encore indéterminé. C’est ainsi qu’en faisant corps avec la machine,  l’homme  sera en mesure de s’arracher à sa condition limitée pour devenir un être d’une humanité augmentée.

Vers une déshumanisation ?

La notion même d’être humain se trouve bouleversée par l’avènement d’une humanité augmentée. Pourra-t-on encore désigner un être augmenté comme un Homme ? Tout dépend de la définition que l’on donne à l’être humain. Si l’on considère comme Jean Paul Sartre que « l’homme n’est rien d’autre que son projet, [et qu’] il n’existe que dans la mesure où il se réalise »3, alors cet être supérieur qu’il sera devenu est toujours un être humain puisqu’il est l’aboutissement de son propre projet. Si au contraire on adopte une définition biologique de l’être humain en tant qu’espèce, la dénomination de ce nouvel être augmenté reste floue : s’agit-il d’un nouveau  genre d’Homo ? Est-ce une nouvelle espèce ? Toutefois, la définition nietzschéenne de l’Homme semble plus appropriée : « L’homme est une corde tendue entre l’animal et le Surhomme, une corde au-dessus d’un abîme. »4 N’est-ce pas le propre de l’homme de vouloir continuellement chercher à s’arracher à sa condition pour devenir égal à Dieu, ou même devenir son propre Dieu, tel un démiurge ? Il faut rappeler que l’idée de transhumanisme remonte à l’Antiquité avec des mythes tels que l’épopée de Gilgamesh D. C’est une forme d’hybris E dont les grecs se méfiaient car toute tentative de devenir un Dieu parmi les Dieux se soldait dans l’histoire par un échec : le mythe de Bellérophon F en est un exemple. Ainsi, il faut s’attendre à un échec d’un transhumanisme rendu possible par la robotisation et l’intelligence artificielle. Cependant, dans sa tentative d’augmentation, l’Homme risque de se fourvoyer et de diviser l’humanité en deux – le jeu vidéo Deus Ex : Mankind Divided en offre un aperçu effrayant de réalisme. Pire encore, il risque de faire le lit d’un nouveau régime totalitaire dominé par une poignée d’individus augmentés. Est-ce là le futur que nous souhaitons ?

 

Notes

[A] « Internet of Things » se traduit en français par Internet des objets. « L’internet des objets est un réseau de réseaux qui permet, via des systèmes d’identification électronique normalisés et unifiés, et des dispositifs mobiles sans fil, d’identifier directement et sans ambiguïté des entités numériques et des objets physiques et ainsi de pouvoir récupérer, stocker, transférer et traiter, sans discontinuité entre les mondes physiques et virtuels, les données s’y rattachant. » (L’Internet des objets de Pierre-Jean Benghozi, Sylvain Bureau et Françoise Massit-Folléa)

[B] Pyramide de Maslow : La pyramide de Maslow permet de classifier les besoins de façon hiérarchique. Maslow distingue cinq catégories de besoins : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d'appartenance, les besoins d'estime et les besoins d'accomplissement personnel. Ces besoins sont hiérarchisés : l'individu ressent les besoins d'ordre supérieurs que lorsque les besoins d'ordre inférieurs ont été satisfaits. (marketing-strategique.com)

[C] Quantified Self (mesure de soi) : mesure de ses propres données biologiques et physiologiques dans le but de changer de comportement en vue d’une meilleure santé ou d’un meilleur bien-être.

[D] Récit mythologique de Mésopotamie racontant les exploits du roi Gilgamesh qui part en quête d’immortalité (en vain).

[D] Hybris : « Chez les Grecs, tout ce qui, dans la conduite de l'homme, est considéré par les dieux comme démesure, orgueil, et devant appeler leur vengeance. » (Larousse)

[E] Bellérophon, couvert de gloire s’estime digne de résider sur le Mont Olympe parmi les Dieux. Alors qu’il chevauchait Pégase pour atteindre le sommet du Mont, Zeus envoya un taon pour le faire tomber de sa monture, contrarié par l’orgueil du cavalier. Bellérophon retomba sur Terre, devint aveugle et erra jusqu’à sa mort. (L’Iliade, Homère)

Sources

[1] L'individu hypermoderne, XAVIER MOLÉNAT, 15/06/2011

[2] La Bible, Genèse ch. 3 v. 5

[3] Google Ventures Shifts Focus to Health Care, Alistair Barr, 15/12/2014

[4] L'existentialisme est un humanisme, Jean-Paul Sartre, 1946

[5] Ainsi parlait Zarathoustra – Prologue,  Nietzsche, 1883

 

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