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18/07/2014

Le voyage de l'innovation : entre foisonnement et frugalité

La durée de vie des entreprises du S&P 500, un indice boursier basé sur 500 grandes sociétés côtées sur les bourses américaines, est passée de 75 ans en 1937 à 15 ans aujourd'hui[1]. Ce chiffre souligne que les cycles de renouvellement des leaders s'accélèrent, poussés par la globalisation de la concurrence, la rapidité des évolutions techniques ou encore la complexité croissante des marchés. Nombre d'entreprises sortent de cette liste suite à un rachat (Palm et Compaq) ou à un déclin de leadership au sein de leur industrie (The New York Times et Kodak). Ainsi, lorqsu'en 2010 The New York Times quitte l'indice, il est remplacé par... Netflix ! Pour ces grandes entreprises, tout comme les plus petites, innover semble donc devenu une nécessité pour garantir leur existence. Faire plus, plus vite, et avec moins, serait-il devenu le nouveau défi des entreprises et organisations pour survivre aujourd'hui ?

Un foisonnement d'initiatives autour de l'open innovation...

Les fonctions de Recherche & Développement sont le symbole traditionnel de l'innovation en entreprise, leurs investissements augmentent ainsi chaque année et ont atteint un nouveau record de 618 milliards de dollars en 2013[2]. Si cette activité reste incontournable, les dispositifs d'innovation tendent à s'ouvrir de façon accélée à différents types d'acteurs.

L'un des premiers piliers de cette innovation ouverte est le crowdsourcing, grâce auquel les clients peuvent co-créer avec les entreprises. C'est le cas des plateformes participatives comme Lego Ideas, créée en 2011, sur laquelle les joueurs peuvent proposer de nouveaux concepts de Lego à la communauté d'internautes. Les projets qui récoltent le plus de votes et retenus par l'entreprise sont commercialisés, les bénéfices étant même partagés avec les créateurs. Le succès de Sosh repose lui aussi en partie sur sa communauté de clients : grâce à des échanges d'idées sur les forums en ligne, la marque crée de nouveaux forfaits téléphoniques et des options correspondant aux demandes clients.

Les entreprises étendent également leur processus d'innovation aux compétences techniques en organisant des hackathons. En mettant à disposition des données d'entreprise ou des API[3] de partenaires, les groupes misent sur une création rapide de prototypes innovants en délais courts (souvent sur un weekend). Ces évènements dédiés aux développeurs permettent également de détecter de futurs partenaires ou talents. Hack4France a par exemple été organisé en juin par l'école Epitech et Agorize avec l'Etat français afin de développer de nouveaux services innovants. Les étudiants ont ainsi pu utiliser les API de Total, Bouygues mais aussi de start-up comme Sculpteo, spécialisé dans l'impression 3D, ou Netatmo, qui crée des objets connectés pour mesurer son environnement. L'Etat espère quant à lui décliner prochainement ces pratiques innovantes avec l'open data dans les domaines de la santé et de l'éducation[4].

Enfin, l'innovation ouverte prend également la forme au sein de fablabs, lieux exploratoires pluridisciplinaires. Créés et labellisés en 2001 par le MIT, ces laboratoires gratuits et ouverts sont des lieux de co-création et d'échanges, équipés de machines numériques de production permettant d'imaginer de nouveaux produits et de réaliser des prototypes. Déjà initiés par les grands groupes comme Renault, Seb ou Ford, ces fablabs sont aujourd'hui promus par le mouvement des Makers qui invite les citoyens à se rendre dans ces tiers-lieux articulés autour des thèmes de la créativité, de la fabrication et du Do it Yourself. Le Centquatre a ainsi accueilli sa première Maker Faire en juin à Paris.

 

Grands groupes, start-ups, gouvernements, universités et citoyens contribuent à toutes les étapes de l'innovation, de la conception de nouveaux concepts et modèles d'affaires au prototypage et test des solutions co-créées. Un écosystème entier, organisé en réseaux, semble donc se mobiliser pour accélérer le rythme de l'innovation autour des notions d'agilité, de frugalité et d'inclusion, trois piliers de l'innovation "jugaad" décrits par Navi Radjou, auteur de l'ouvrage du même nom[5].

 

... qui s'inscrit dans un état d'esprit frugal, agile et inclusif

Pour éviter le gaspillage de lourds investissements en capitaux devenus rares ou de ressources naturelles qui s'amenuisent et afin valider de manière itérative les projets, l'état d'esprit Jugaad qui combine agilité, frugalité et inclusion semble adopté par les entreprises souhaitant innover.

Les initiatives d'open innovation, visant à inclure un nombre grandissant d'acteurs de l'écosystème dans le processus d'innovation, s'inscrivent dans cette logique de frugalité et d'inclusion. Ainsi, Procter & Gamble annonçait dès 2006 vouloir passer du concept de Recherche & Développement à Connexion & Développement pour acquérir la moitié de ses innovations en dehors de P&G[6]. Son concurrent Unilever mise lui aussi sur la frugalité en maximisant la réutilisation d'éléments déjà disponibles en interne pour simplifier les processus et les produits, baisser les coûts de développement et les prix des produits et accélérer leur mise sur le marché. Le prédisent du groupe américain, Paul Polman, espère ainsi doubler ses revenus d'ici 2020 doubler les revenus d'Unilever tout en réduisant son impact environnemental de 50%[7].

L'agilité est elle aussi recherchée pour accélérer l'innovation, notamment avec les démarches de lean start-up, qui sont aujourd'hui insufflées dans les grands groupes. Afin de raccourcir les délais entre conception et prototypage de 5 ans à 6 mois, General Electric (GE) a mis en place la technique Fastworks en collaboration avec Eric Ries, auteur de l'ouvrage The Lean Startup. Ainsi en janvier 2013, une équipe transversale a été créée pour concevoir un nouveau frigidaire en trois mois. Après des phases de recueil de retours terrains et de tests avec les designers internes, un "produit minimum viable" a rapidement été confronté à des clients. Après plus de 10 versions et plus des centaines d'itérations clients, la commercialisation du produit est prévue d'ici 2015. L'objectif de GE est de démocratiser les projets Fastworks[8] comme celui-ci, notamment en formant plus de 1000 managers à cette méthodologie.

Ce dernier exemple souligne l'importance de la mobilisation des collaborateurs internes autour de l'innovation. Ainsi, KT Telcom a formé plus de 3500 managers à une méthodologie Management de l'Innovation et organise chaque année un concours d'idées innovantes afin d'infuser l'innovation dans l'ADN de l'opérateur coréen. Une stratégie gagnante puisque 40% des idées émises grâce à cette méthodologie se transforment en business permettant de développer du chiffre d'affaires additionnel[9].

La collaboration mise en oeuvre et en application lors de hackathons et fablabs doit aussi être mise en place au sein des entreprises pour faire naître une participation bottom-up, que ce soit grâce aux réseaux sociaux, à la sensibilisation et à la formation ou encore avec le développement de la culture du risque.

 

Le foisonnement d'initiatives autour de l'innovation, porté par un écosystème en ébullition rassemblant de nombreux acteurs, semble donc s'inscrire dans un état d'esprit jugaad qui conjugue frugalité, agilité et inclusion. Entreprises, organisations, Etats et citoyens ont ainsi initié un voyage visant à tester de nouvelles formes d'innovation, dont certaines n'ont pas encore fait leurs preuves. C'est peut-être là tout l'art de l'improvisation, propre au jugaad, auquel tout l'écosystème s'essaie aujourd'hui pour inventer le monde de demain...

 
Notes

[1]Future State 2030 : the global megatrends shaping governments, KPMG, 2013

[2]The Global Innovation 1000, Booz & Company, 2013

[3]API (Applications Programming Interface) : interface de programmation permettant de se brancher sur une application pour échanger des données.

[4]Axelle Lemaire, secrétaire d'État au Numérique, Le Monde, 2014

[5]L'innovation jugaad : redevenons ingénieux, Navi Radjou, 2010

[6]Open Innovation @ P&G: from R&D to C&D, P&G, 2009

[7]Frugal innovation: a new business paradigm, INSEAD Knowledge, 2013

[8]How GE applies Lean Startup practices, Harvard Business Review, 2014

[9]KT Corporation: Transforming a state-owned enterprise to create an agile organization, London Business School, 2011

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