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17/04/2014

L'Entreprise 2.020 : entre liberté de dématérialisation et risque de déconnexion

Cet article a permis à son auteure Sophie Rauch, HEC Paris, de remporter un prix de publication, lors du concours étudiant Génération mobilité 5, organisé par Sia Partners, Orange et JobTeaser.com en partenariat avec Le Monde.

2020, c'est à la fois proche et lointain. On peut se demander si une révolution bouleversera tout d'ici là, ce qui n'est jamais à exclure. Ou peut-être que seules des évolutions auront eu lieu. Si le numérique modifiera certainement l'entreprise, il agira sans doute en profondeur sur le monde social et politique tel que nous le connaissons. Ainsi, quel sera le visage de l'entreprise numérique en 2020? Quel sens devrait avoir le numérique?

 

Beware Big Data, Little browser is watching you

Quelles seront les conséquences du numérique pour les entreprises? Assurément, cela aura des implications en termes de RH. Nous serons tous «connectés», comme disent les jeunes. Sans aller jusqu'à faire passer des entretiens d'embauche via Twitter, la moindre phrase pourra être partagée sur les réseaux sociaux. Gare à l'e-réputation! Un basculement des forces peut s'opérer en faveur des salariés, «lanceurs d'alerte» en puissance. Mais on peut imaginer un ajustement des contrats de travail, ou un blocage pur et simple de l'accès aux comptes personnels au bureau. Néanmoins, il paraît évident que l'activité sera dématérialisée et facilitera la communication, qu'elle soit professionnelle (via les réseaux collaboratifs) ou privée. La frontière entre travail et vie privée sera floue comme jamais : en témoigne l'essor du télétravail. L'appropriation des nouveaux outils sera un pré requis pour rester performant. Tout ira plus vite. Soit. Cependant, s'il y a des risques, il y a aussi des opportunités, pour les entreprises comme pour les salariés. 2020 ne doit pas devenir 1984[1]!

 

TIC[2] en toc : technologie sans notice explicative n'est que ruine du labeur

Un autre argument en faveur de la révolution en entreprise est le poids du traitement de l'information. Nous rentrerons dans «l'ère de la connaissance»[3] , qui créera à un premier niveau une probable glorification béate des outils technologiques dernier cri, à un second niveau la nécessité stratégique pour les entreprises de s'entourer de personnes capables d'utiliser intelligemment ces outils. A quoi bon avoir accès en quelques clics à une mine d'information si l'on ne sait pas la traiter? Voire, si l'on ne sait pas ce que l'on cherche? Il faudra des personnes numéricapables. L'essor des compétences techniques pointues, hyperspécialisées et variées, et le poids stratégique des «ressources humaines» biberonnées aux TIC est visible dans la tertiarisation de l'économie. A l'ouvrier travaillant à la chaîne se substitue le salarié derrière son écran. La demande en expertise grandit. Après la division du travail industriel, les entreprises auront besoin de montées en compétences spécialisées. Peut-être même que l'on changera les normes IFRS[4] , en faisant passer la masse salariale du côté «actif» du bilan? (On peut rêver)

 

Connexion et déconnexion : le progrès technique est-il libérateur politiquement?

L'entreprise de 2020 saura valoriser les compétences pour tirer le meilleur parti du florilège d'outils nouveaux dont elle disposera. Autrement, elle risque de se déconnecter du monde réel. Le numérique, s'il est bien utilisé, peut la connecter au monde entier et l'ancrer dans l'espace économique. Il ne signifie pas forcément robotisation. Contrairement à la machine industrielle, le numérique valorise l'individu car il ne lui est pas substituable: si la machine augmentait le rendement jusqu'à le rendre surhumain -faisant alors un parfait substitut au travail manuel- le numérique impose le cerveau humain pour exister (création de contenu, partage d'information) et avoir un sens (du fait brut à l'information pertinente). Outre la valorisation du salarié-individu, le numérique abat la notion de temporalité et permet l'action, ce qui touche alors au politique. On a pu le voir avec les révolutions arabes. Le potentiel politique du numérique est donc acté, car il favorise l'action collective.

 

La double peine de la fracture numérique ?

Le problème reste alors l'accès au numérique. 2020, c'est proche. Le numérique a été une véritable révolution sociale (« réseaux sociaux »), économique (dématérialisation) et politique (citoyens connectés et informés en temps réel). Mais une partie du monde reste isolée de cette révolution. Certains[5]comparent la « fracture numérique » à l'analphabétisme, révélant la puissance de diffusion dans la vie quotidienne d'internet. Quid de ceux qui en sont exclus ? Ne subissent-ils pas une « double peine » sociale et économique? Leur isolement les rend impropres à l'embauche et à l'information, ce qui les pénalise en retour en tant qu'individus- citoyens. Ce sont nos collègues de « l'ancienne école » frileux face aux nouvelles technologies, mais aussi les populations trop pauvres pour avoir accès à ces nouveaux outils. N'y aura-t-il pas alors un monde fracturé, peuplé d'un côté d'entreprises numériques à la pointe de la technologie offrant une formation continue à leurs salariés et des services de qualité, et les autres ?

 

LA FRACTURE NUMÉRIQUE, L'ENJEU DE 2020 ?

In fine, peut-être que l'entreprise 2.0 de 2020 en sera au même point qu'aujourd'hui : le numérique est un « organe obstacle »[6] qui peut s'avérer un formidable outil de performance économique et de libération sociale, ou bien aggraver un système à deux vitesses. Le progrès technologique n'amène pas forcément le progrès social, soulignait Marcuse[7]. Il peut également déséquilibrer le jeu économique, en créant une trop forte inégalité. Si l'entreprise du numérique se veut plus intelligente en 2020, elle devra réfléchir à son impact dans le monde réel, là, maintenant, dans ses bureaux, dans sa région, à l'autre bout de la terre ; le sens de l'économie numérisée reste à penser. Elle doit être valorisée comme outil de progrès équitable. Sa diffusion doit être vraiment globale pour en renforcer la puissance. Une piste pour aller dans le bon sens serait sans doute qu'elle soit encadrée juridiquement.

 

 


[1] 1984 est le titre d'un roman de George Orwell (1949). Cette célèbre dystopie montre un pays où la liberté d'expression n'existe pas et où toute pensée est surveillée par « Big Brother », incarnation de ce régime totalitaire.

[2] TIC : Technologies de l'Information et de la Communication

[3] Article paru dans Libération, « Le numérique, un avenir pour toute une génération »,07./10/2013 http://www.liberation.fr/economie/2013/10/07/le-numerique-un-avenir-pour...

[4] Normes comptables pour les entreprises cotées qui harmonisent la communication financière sous forme de bilan, compte de résultat, tableau de flux de trésorerie. Au bilan, les machines sont inscrites comme « actifs » et les salaires comme « passifs ». C'est sous cette forme qu'est inscrit le travail des employés, qui sont ainsi compris comme des « charges » !

[5] Article paru sur Rue89, « Etre un exclu numérique, ca ressemble à quoi ? » le 31/01/2014 http://rue89.nouvelobs.com/2014/01/31/etre-exclus-numerique-ca-ressemble...

[6] Formule employée par Henri Bergson, puis reprise par exemple par Vladimir Jankélévitch.

[7] Herbert Marcuse, l'Homme Unidimentionnel http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Homme_unidimensionnel

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